


T. B. BITTER (Douai, 1781 ? – Bercy, 1832)
Guenièvre et Lancelot
Huile sur toile
25 x 20 cm
Signée en bas à gauche
1813-1814
Oeuvre en rapport : tableau exposé aux Salon de Paris de 1814, sous le numéro 103, titré Genièvre (sic) et Lancelot, puis au Salon d’Arras de 1817, sous le numéro 7, titré Geneviève (sic) et Lancelot, pour lequel notre peinture est préparatoire. Collection de la duchesse de Berry
Provenance :
– Peut-être vente après décès de l’artiste, de ses études et objets d’atelier, 10-11 septembre 1832, Paris
– Paris, galerie Touzé, 1975
– Collection particulière
Peu de choses nous sont connues de ce peintre, probablement natif de Douai, et référencé comme élève de David, dans l’atelier duquel il a pu rencontrer Pierre Revoil et Fleury Richard (nés en 1777), principaux représentants du style troubadour. C’est dans ce registre que se spécialisera Bitter, même si son tableau représentant son atelier (exposé au Salon de Douai de 1825, 59 x 73 cm, conservé au musée Carnavalet depuis 1910) nous montre de nombreux portraits, dont probablement celui de la duchesse de Berry.
C’est d’ailleurs celle-ci qui fait l’acquisition de Guenièvre et Lancelot, premier tableau que Bitter présente au Salon, à l’édition de 1814. De grand format (4 pieds 11 pouces x 3 pieds 6 pouces, soit environ 1,50 x 1,10 m), l’oeuvre bénéficie d’une bonne critique, et elle figurera, sous le numéro 84, dans l’album Galerie de son Altesse Royale Madame la duchesse de Berry (publié sous la direction de Féréol Bonnemaison), où elle est reproduite en lithographie (dans le même sens) par Maurin. Voici une partie du commentaire qui l’accompagne: « … C’est ce couple charmant et fidèle dont les traits sont reproduits dans le tableau de M. Bitter. Ses pinceaux, dociles interprètes de sa riche imagination, ont donné à ces amants toute la grâce, toute la beauté que Tressan, dans sa prose harmonieuse et naturelle, sut leur donner lui-même. Tout dans cet ouvrage est traité avec une délicatesse de goût très remarquable, et la manière dont les accessoires nombreux et brillants qui entourent les deux figures sont touchés ajoute encore au mérite de cette jolie composition« .
Dans cet album, le tableau est titré Geneviève (sic) et Lancelot, qui nous amène à penser qu’il fut acquis à l’occasion du Salon d’Arras où il est présenté sous le même titre.
Jusqu’en 1824 le tableau est conservé au palais des Tuileries, dans le pavillon de Marsan qui abritera les appartements de la duchesse jusqu’en 1830 ; mais on envisage dès cette date son déplacement au château de Rosny, lieu idéal pour accueillir un tel sujet amoureux, cette demeure « de campagne » ayant abrité deux courtes années de bonheur conjugal entre la duchesse et son mari, assassiné en 1830. Lors de la vente du château de Rosny et d’une partie de ses collections le 22 février 1836 à Paris, le tableau, N°9 du catalogue, fut cédé pour 680 Francs.
Il repassa en vente le 1er avril 1889 à Paris, Drouot, Salle 1 (CP Boulland, Expert Bloche), Très beau mobilier ancien et de style…Beaux tableaux des écoles Française, Flamande et Hollandaise, N°4 du catalogue, décrit « Geneviève et Lancelot, joli tableau, provient de la collection du château de Rosny« . Sa localisation est aujourd’hui inconnue, et la composition ne nous est donc parvenue que par la lithographie de Maurin et par notre étude.
Nous ne pouvons qualifier cette dernière à proprement parler de modello, car il existe plusieurs différences avec la version du Salon. Ainsi, sur la gauche, l’emplacement entre le sablier et le vase est inversé, le vase ayant par ailleurs une forme différente ; la chevelure de Lancelot est plus courte dans le grand tableau ; la position différente de la suspension devant l’ouverture à l’arrière-plan ; la présence de l’épée de Lancelot, absente de notre étude.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les sujets de la légende arthurienne sont très peu traités par les artistes français (on peut citer Madame Servières au Salon de 1814 et Jean-Claude Rumeau – un élève de David lui aussi – au Salon de 1822, avec des illustrations de Lancelot et Guenièvre au tombeau de Tristan et Yseult) au cours du premier quart du XIXème siècle, qui privilégient le passé médiéval et Renaissance de la France. En revanche, les histoires d’amour transgressives, interdites, voire impossibles (Françoise de Rimini, Mathilde et Malek, etc…) constituent un vivier thématique très apprécié.
Féréol Bonnemaison explique bien ce goût dans l’article consacré au tableau de Bitter dans la Galerie de la duchesse : « Les temps de la chevalerie ont je ne sais quel charme, qui s’imprime à tout ce qui les reproduit. Les fabliaux, les contes, les poèmes, les tableaux, les monuments où l’on retrouve l’image de ces jours célèbres, intéressent vivement. On aime cette fleur de galanterie mêlée à cette humeur courageuse et guerrière. On s’attache au récit des grands exploits, des aventures surprenantes, des amours éprouvés de ces héros du moyen-âge ; … Si jamais couple donna l’exemple de la constance et de l’attachement le plus tendre, ce fut sans nul doute Geneviève et Lancelot. Ces noms sacrés, immortalisés par les chants des poètes et des romanciers, sont venus jusqu’à nous avec un suave parfum de pudeur, de courage, et de beauté. Parmi les chevaliers de la Table-Ronde, nul ne le disputait en adresse, en courtoisie, en vaillance à Lancelot ; parmi les belles de la cour, aucune n’égalait Geneviève, en chasteté, en grâce, en amour » .
Comme exemple du bon accueil de la critique pour le tableau de Bitter, on peut citer François Miel (1775-1842), dans l’Essai sur les Beaux-Arts : « La couleur est brillante et ferme ; le costume traditionnel est observé, et l’architecture donne une idée des châteaux de la féérie ; mais l’ouvrage vaut surtout pour la tête de Genièvre. Une douce langueur, un abandon voluptueux, un mélange d’amour tendre et de pudeur naïve, répandent sur cette figure beaucoup de charme » .
Bitter obtiendra une médaille de 2ème classe, d’encouragement, au Salon de 1817, pour Charles VII et Agnès Sorel (80,5 x 108 cm).
Il expose La clémence de François 1er au Salon de 1819, puis de 1822, où l’Etat en fait l’acquisition et le réexpose au Salon de 1824 ; ce tableau se trouve aujourd’hui au musée Tessé du Mans.
La promesse de mariage, qui évoque l’histoire d’Henri IV, figure au Salon de Paris de 1819, puis à celui de Douai en 1821, où il est acquis par la Société des amis des arts pour être offert dans le cadre d’une tombola. Ce tableau sera réexposé au Salon de Douai de 1846 à titre posthume, sous le titre Henri IV et Sully.
L’artiste décède du choléra en août 1832, dans le quartier de Bercy à Paris.