



Louise BOUTEILLER (Paris, 1783 – Paris, 1828)
Portrait de l’acteur Jean Mauduit, dit Larive, de la Comédie-Française
Huile sur toile
62 x 51 cm
Signée à gauche vers le milieu
Probablement vers 1810
Exposition : Salon de Paris de 1827, titré Portrait de Larive, ancien acteur du Théâtre-Français, numéro 155 du livret
Provenance : collection particulière française du Val d’Oise
Cet émouvant et très présent portrait évoque les liens qui existaient entre la famille de l’artiste et le modèle, un des principaux acteurs français du dernier tiers du XVIIIème siècle.
Formé par Lekain et protégé par Mlle Clairon, Jean Mauduit, dit Larive ou de la Rive (La Rochelle, 1747 – Montlignon, 1827) débute fin 1770 à la Comédie-Française, dont il devient sociétaire en 1775. Il interprète le répertoire classique du XVIIème (Corneille, Racine, Molière), mais aussi les pièces de son ami Voltaire, entre autres. La mort de Lekain lui laisse la première place, mais il quitte l’institution en 1788 et sera dépassé par Talma à l’époque de la Révolution. Après plusieurs emprisonnements durant celle-ci, Larive se retire à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, un peu au nord de Paris, publie des ouvrages sur le métier d’acteur, et reçoit de nombreux gens de lettres et artistes dans la propriété qu’il a fait construire à la fin du siècle (pour l’anecdote, il voulut transformer cette propriété en établissement thermal en exploitant une source sur son terrain, mais déclencha ainsi un torrent d’eau et de boue qui envahit les habitations du village). Il est maire de Montlignon de 1802 à 1816, puis de 1824 à 1826.
Louise Bouteiller est quant à elle issue d’une riche famille de négociants nantais, dont la fortune coloniale colossale avait presque été entièrement détruite par la révolution de Saint-Domingue dans les années 1790 ; son grand-père maternel Louis Drouin était armateur à Saint-Domingue, puis à Nantes, et son grand-père paternel Guillaume Bouteiller était juge-consul des marchands à Nantes, secrétaire du Roi et écuyer. Son père Guillaume-Jacques était lui aussi négociant, installé à Paris après s’être marié à Nantes en 1780. Son oncle Charles-François, un temps maire de Nantes après la Révolution, devint député de la Loire-Inférieure entre 1810 et 1815.
Attirée par les arts, Louise se forme dans l’atelier privé du peintre néo-classique d’origine périgourdine Pierre Bouillon, élève de Monsiau et admirateur de David et de Jean-Germain Drouais. Dès sa première participation au Salon en 1810, elle marque un intérêt pour le portrait. A la Restauration, elle évolue dans les cercles royalistes, et ses modèles sont notamment des généraux vendéens et des membres de la famille royale, comme Louis XVIII lui-même ou sa nièce la duchesse d’Angoulême. En 1824, elle est nommée directrice de la peinture et du dessin à la maison de Saint-Denis qui accueille les filles d’officiers décorés de la Légion d’Honneur.
Le sujet d’un acteur est donc atypique parmi ses modèles habituellement recrutés dans l’aristocratie. En voici l’explication.
Louise était la sœur de Guillaume Bouteiller (Paris, 1787 – Paris, 1860), élève au Conservatoire de Paris depuis 1800 et qui remporta le 1er grand prix de Rome de musique en 1806. Si Guillaume renonça au séjour à Rome et à la profession de musicien, au profit d’une carrière dans l’administration des finances, il resta très lié aux milieux artistiques, en particulier de la musique et du théâtre, pratiquant toujours la musique en tant qu’amateur, et composant même un opéra comique, Le trompeur sans le vouloir, créé au théâtre Feydeau en 1817.
C’est dans ce cadre qu’il put rencontrer Larive, qui, comme nous l’avons déjà dit, recevait de nombreux artistes à Montlignon, et le mettre en contact avec sa sœur Louise. Précisons ici l’importance des relations dans le genre du portrait ; le grand portrait de Césarine d’Houdetot, baronne de Barante, peint par Louise et acquis en 2017 par la National Gallery of Victoria (Melbourne), ne doit rien au hasard. Prosper de Barante (1782-1866) était en effet Préfet de Loire-Inférieure entre 1813 et 1815, et à ce titre connaissait bien la famille Bouteiller ; devenu en 1815 Directeur des Contributions Indirectes au ministère des Finances, il y fit progresser Guillaume, et commanda à Louise en 1818 le portrait de sa femme, puis le portrait du général vendéen Louis de Frotté.
Au fil du temps, les liens entre Larive et les Bouteiller se resserrèrent, et après le décès du comédien en 1827, Guillaume (qui se faisait appeler comte de Bouteiller) et sa famille s’installèrent dans sa propriété qu’ils occupèrent comme maison de campagne durant une vingtaine d’années, recevant à leur tour des artistes et autres notabilités de l’époque. Guillaume fut lui-même maire de Montlignon de 1834 à 1847.
Entre-temps, Louise était morte, mais au Salon de 1827, qui ouvrait ses portes le 4 novembre, elle avait voulu rendre hommage à l’acteur disparu le 30 avril, en exposant son portrait.
Mais notre tableau ne peut dater de 1827. Larive avait alors 80 ans, mais notre homme est plutôt dans la petite soixantaine. Il était réputé être bel homme, et ici il a encore de beaux restes … Les cheveux ont blanchi, mais la peau reste fraîche et ferme. Son doux regard contient un peu de mélancolie, on peut voir qu’il a beaucoup vécu et traversé de nombreuses épreuves, mais il est très présent, et sa contemplation procure une réelle émotion.
Par ailleurs, l’épaisse veste d’intérieur marron et la cravate blanche correspondent plutôt aux tenues de l’époque du 1er Empire. De même que le style, relativement sobre et austère.
Ce magnifique tableau a donc été réalisé dans un cadre intime, dans les années 1810-1815 au plus tard, conservé chez le modèle ou peut-être chez l’artiste, et révélé au public à l’occasion de l’hommage de 1827.
Sa touche large mais maîtrisée dénote une exécution probablement rapide mais soignée. Louise Bouteiller est déjà une artiste confirmée, comme le prouve la médaille de deuxième classe qu’elle obtiendra au Salon de 1814.
Le tableau sera justement mis en exergue par le Journal des Artistes du 1er juillet 1827 : « Mademoiselle Bouteiller nous offre un portrait de l’ancien acteur Larive, remarquable par un faire large, facile, et par une bonne couleur ».