Attilio MANGANARO

Portrait de Gabriele d’Annunzio en 1887

D'Annunzio jeune homme au début des années 1880
D'Annunzio à 25 ans en 1888
D'Annunzio à Francavilla en septembre 1888
Buste de Troubetzkoy en 1892
Dessin de Michetti en 1895

Attilio MANGANARO (c.1865 – c.1890)
Portrait de Gabriele d’Annunzio en 1887
Huile sur toile
52 x 42 m
Signée et datée en bas à droite
1887
Sur le châssis une inscription en italien indiquant que le tableau a été peint à l’époque du livre « L’Armata d’Italia » de d’Annunzio, 1887-1888


Notre portrait est une rarissime iconographie artistique originale de Gabriele d’Annunzio (1863, Pescara – 1938, Gardone Riviera) peut-être la plus précoce connue à ce jour.

Nous disposons d’une photographie de d’Annunzio adolescent (le poète en donna une version dédicacée à la comédienne Cécile Sorel), et d’une autre de lui jeune homme, sans moustache et avec une chevelure assez abondante, datant probablement d’un peu avant (quelques années ?) notre tableau. Une autre photographie le représente a priori à l’âge de 25 ans, en 1888 ; cette photo sert de base à une illustration parue notamment dans « L’Illustrazione Italiana » en août 1889; il a alors une moustache avec les pointes lissées et relevées, et une coiffure déjà un peu moins fournie. Une photographie de son ami le peintre Francesco Paolo Michetti (1851-1929) le montre sur la plage de Francavilla, sortant du bain, avec une moustache un peu en désordre mais qui ressemble à celle de la photo précédente, à l’âge de 25 ans (photo prise en septembre 1888).

Concernant les oeuvres d’art originales (dessin, peinture, sculpture), c’est le buste exécuté par Paul Troubetzboy (1866-1938) qui semble, en dehors de la nôtre, être la première effigie de d’Annunzio; l’artiste russe vint à Naples en 1891 pour y réaliser un monument à la gloire de Garibaldi, et il y rencontra d’Annunzio qui y séjourna entre fin 1891 et fin 1893, les deux artistes y nouant d’ailleurs une amitié à long terme. Sur ce buste, datable de 1892, le poète italien porte désormais une barbiche en pointe, en plus de ses moustaches relevées.
En 1895, d’Annunzio se fait portraiturer par Michetti; outre plusieurs photos prises dans l’atelier du peintre, il existe un dessin (40 x 30 cm) au fusain, où il apparaît toujours avec barbiche et moustaches relevées, mais aussi avec un début de calvitie prononcé.
Toutefois, il est possible que Michetti ait réalisé d’autres portraits de d’Annunzio, leur amitié remontant au début des années 1880. Avec le musicien Tosti et le sculpteur Barbella, tous deux avaient constitué une sorte de cénacle artistique à Francavilla (tout près de Pescara), dans le couvent franciscain de Santa Maria del Gesu, que Michetta acheta en 1885.

A l’époque de notre portrait, d’Annunzio vit à Rome, où il est venu terminer ses études à partir de novembre 1881. Il a déjà publié des recueils de poèmes: Primo Vere en 1879, Canto Novo en 1882, des recueils de nouvelles (Le livre des Vierges en 1884 et Saint Pantaléon en 1886), qui lui ont valu une certaine notoriété, en particulier dans les milieux aristocratiques et intellectuels. Il a une activité mondaine intense, et devient un collaborateur du journal « La Tribuna » (fondée par le prince Maffeo Barberini Colonna di Sciarra) à la fin de 1884, dans lequel il écrit souvent sous le pseudonyme de « Duca Minimo ». Important personnage de salon, brillant journaliste, il a également la réputation d’un séducteur irrésistible, même s’il est marié depuis 1883, et 1887 marque d’ailleurs le début d’une liaison avec Barbara Léoni qui durera cinq années.
En septembre 1887, il effectue une croisière sur l’Adriatique à bord du yacht de son ami Adolfo de Bosis, croisière qui se transforme en mésaventure à la suite de laquelle les passagers sont secourus par un cuirassé de la Marine. Des entretiens avec les officiers du cuirassé amènent d’Annunzio à se plonger dans les problèmes de la Marine italienne, et il écrit alors une série d’articles controversés (le destinataire en est l’amiral et ministre Benedetto Brin), au ton héroïque et nationaliste, dans lesquels il demande le renforcement et une meilleure organisation de la flotte (l’Armata) italienne. Ces articles politiques seront publiés dans « La Tribuna » du 27 mai au 6 juillet 1888 puis édités la même année sous le titre « L’Armata d ‘Italia », un des ouvrages aujourd’hui les moins connus du poète italien.

C’est probablement dans ce contexte à la fois journalistique et nationaliste que d’Annunzio a rencontré l’auteur de son portrait, Attilio Manganaro.
De cet artiste nous savons peu de choses. Il est le fils du célèbre peintre, illustrateur et caricaturiste nationaliste Antonio Francesco Paolo Manganaro (1840, Manfredonia – 1931, Naples). Ce dernier, grand patriote et amoureux de la liberté, fut l’un des membres du comité d’action secrète de 1859 et participa activement aux soulèvements révolutionnaires de 1860 contre les Bourbons, où il se distingua aux côtés de Garibaldi par sa bravoure et son audace. Par la suite il fut embauché comme caricaturiste par Alessandroni, rédacteur en chef du journal « L’Arche de Noé ». Considéré comme un des principaux caricaturistes de l’époque avec Errico Colonna and Melchiorre Delfico, il obtint en 1885 la chaire de dessin à l’école technique « Giambattista della Porta » à Naples.
Antonio Manganaro eut deux fils, Alberto et Attilio, tous deux peintres, qui périrent très jeunes, et étaient proches comme leur père des cercles nationalistes liés au Risorgimento. Attilio est d’ailleurs décrit, dans l’épitaphe de la pierre tombale de son père, comme un « Génie de la peinture », ce que la méconnaissance quasi totale de son corpus ne nous permet pas de juger. Nous savons cependant qu’Attilio fut aussi un illustrateur pour la presse et qu’il travailla pour l’hebdomadaire humoristique « Il bello Gaspare » (fondé à Naples en 1878), aux côtés d’autres artistes nationalistes comme Edoardo Matania (1847-1929) et Gennaro Amato.

C’est donc à une période charnière de la carrière de d’Annunzio, où il est certes connu, mais juste avant la célébrité que lui apportera la publication de son premier roman Il piacere (L’enfant de volupté en français) en 1889, qu’est réalisé ce portrait tout en intimité et pénombre, témoignage d’une rencontre artistique dans les cercles nationalistes romains des années 1880.